Le Dub dans les Fanzines

Amateur de Dub et de Reggae, et passionné de lectures et de fanzines jusqu’au point de créer le sien, Thomas Num-R-iK vous raconte l’histoire de ces petits magazines autoproduits dédiés à notre musique préférée.

Écoutez l’Histoire du Fanzine Dub en cliquant ici. Entretien avec Thomas enregistré dans l’émission Culture Dub du 17 décembre 2013.

Le fanzine est un média alternatif apparu aux Etats-Unis dans les années 1920. Le mot provient de la contraction des mots « fan » (pour « fanatic ») et « magazine », comprenez un magazine fait par des fans. Les premiers fanzines étaient le fait de fans de science-fiction désireux de publier leurs récits, des interviews d’auteurs et des compte-rendus de lecture. Très vite, les fanzines se sont accaparés la musique, et c’est avec le punk, dans les années 1970, que ce média a réellement explosé.

ORIGINES : PUNKY-REGGAE CONNEXION

Sniffin Glue

Sniffin Glue

Créé à Londres en 1976, et animé par Mark Perry, Sniffin’ Glue est le premier fanzine punk anglais. Présenté sous forme de feuilles photocopiées recto uniquement, reliées entre elles par une unique agrafe en haut à gauche, Sniffin’ Glue s’intéresse très vite au reggae, puisque dès le #7 (daté de février 1977), on y trouve une interview de Don Letts, DJ résident du Roxy (LE club punk de Londres dans les 70′s), qui à l’époque, faute de vinyles punk à passer, mixait du reggae et du dub. Don Letts qui est d’ailleurs à l’origine de cette punky-reggae connexion (il a emmené Sid Vicious en Jamaïque et est en quelque sorte à l’origine du morceau Punky reggae party de Bob Marley), et dont l’interview est signée Jah Mark P. ! Suite à cette intrusion de la musique jamaïcaine dans les pages de Sniffin’ Glue, Mark Perry réitérera en incluant des chroniques d’albums reggae dans les numéros suivants.

Le phénomène n’est pas isolé. En 1977, mais aux Etats-Unis cette fois (à San Francisco plus précisément), V. Vale accouche du premier numéro de Search & Destroy, fanzine punk présenté au format journal, et là aussi, la connexion opère. En effet, dans le #7 (daté de 1978), on trouve un petit guide du reggae, à l’usage des néophytes, avec une sélection d’albums reggae et dub.

Ainsi, dès les débuts des fanzines punk, le reggae/dub a droit de cité. On devra cependant attendre quelques années pour trouver des publications entièrement dédiées à ce genre de musique.

PREMIERS FANZINES DUB

Boom Shacka Lacka

Boom Shacka Lacka

Russ Disciple, producteur de dub anglais bien connu des amateurs, a commencé ses activités à la fin des années 80. Avec son frère, il créé le label Boom Shacka Lacka, ainsi que le sound system du même nom et… un fanzine, qui porte lui aussi le même nom. N’ayant pas trouvé grand chose à propos de ce fanzine, je ne pourrais vous en parler plus longuement, si ce n’est qu’il s’agit à ma connaissance du premier fanzine dub. Les Disciples étant parmi les premiers activistes blancs d’une scène qui était alors réduite aux expatriés jamaïcains, on ne s’étonnera pas que l’initiative vienne de leur part, les Jamaïcains s’inscrivant plutôt dans une tradition de l’oralité quand l’Occident repose sur une culture de l’écrit.

On arrive maintenant en France au milieu des années 90, à Paris en 1996 pour être plus précis. Les responsables de l’émission de radio Reggae Remedy, las des dérives commerciales du ragga et d’un certain reggae sur-médiatisé qui, à leurs yeux, ne correspond pas à ce qu’est réellement le reggae, décident de lancer un fanzine roots & culture : Reggae Remedy (on les retrouvera dans les années 2000 aux commandes du label éponyme). La liste des interviewés est impressionnante, et on y trouve autant des anciens (les Abyssinians, Yabby You, Augustus Pablo, Max Romeo) que des représentants de la scène dub qui commence à prendre de l’ampleur en Angleterre : Mad Professor, Jah Shaka, Jah Warrior…).

Culture Dub

Culture Dub

Et c’est en 2001 du côté de Poitiers, sous l’impulsion d’AlexDub, que naît le fanzine Culture Dub, le premier fanzine français 100% dub. Riche d’une vingtaine de numéros, Culture Dub explorera les scènes jamaïcaine, anglaise, française et internationale, tout en bénéficiant de contributions de Boris Lutanie sur la culture rastafari, ou bien du peintre Fred Calmets qui dans la rubrique Jaherosol nous propose des reproductions couleurs de ses graffitis d’inspiration jamaïcaine. Très vite, Culture Dub deviendra également une émission de radio, puis le webzine que vous êtes en train de parcourir.

FANZINES HYBRIDES

D’autres fanzines, qui ne parlent pas que de reggae et de dub, mais en parlent régulièrement, et le font bien, méritent qu’on s’y arrête.

Num-R-iK

Num-R-iK

Du côté de Clermont Ferrand, en 2004, Nicolas Pebreuil (Cultural Soulja pour les intimes) lance le fanzine l’Aire du tant. Dédié au punk, au rap, à l’electro et au reggae, l’Aire du tant cultive tout de même une préférence pour le dub. Les interviews menées par Nico s’étalent sur parfois pas loin de dix pages, elles sont passionnantes et, en huit numéros, elles arrivent à couvrir les principaux acteurs des scènes française et anglaise : Hybrid Sound System, Bush Chemists, Improvisators Dub, le Peuple de l’herbe, Junior Cony, Manutension, Sir Jean, Zion Train, Jamika, High Tone, KankaL’Aire du tant ne se limite pas qu’à l’aspect musical de la scène (bien que les chroniques de disques y soient légion, pour les albums comme pour les 45T) et explore aussi le versant littéraire du reggae/dub, notamment avec un dossier « Livres & Jamaïque » qui s’étendra sur trois numéros et présentera un panel très large de livres dédiés au reggae et à la culture jamaïcaine, qu’il s’agisse de documents ou de romans.

Autre fanzine hybride, Chéribibi naît en région parisienne dans les années 90 sous l’impulsion d’une bande de joyeux skinheads. Aux côtés d’articles et interviews axés sur les musiques punk ou oï (mais pas que, puisqu’au fil des sommaires on y trouvera aussi du rap), les musiques jamaïcaines trouvent vite leur place, skinhead reggae en tête (ska, rocksteady, Trojan…), et on y trouve des interviews (passionnantes, là aussi) de LKJ, Dennis Alcapone, Alton Ellis, Ken Boothe ou encore Don Letts, et des articles sur Mikey Dread ou Junior Murvin.

Né en 2005 dans les environs de Poitiers, le fanzine Num-R-iK axe sa ligne éditoriale sur les contre-cultures digitales, science-fiction cyberpunk et musiques électroniques en tête. Dès le deuxième numéro, on y trouve un article sur le dub, et le suivant contient une interview de Brain Damage ainsi qu’un reportage sur la scène reggae/dub à Brixton, le quartier jamaïcain de Londres. Les chroniques mettent également en avant les productions dub, et dans le dernier numéro, réalisé en commun avec un autre fanzine appelé Ahimsa, on trouve des interviews de Gary Clunk et de Dubamix.

Irie Up

Irie Up

OUTERNATIONAL

Au niveau de la scène internationale, il faut souligner l’existence d’Irie Up, un fanzine allemand, rédigé en anglais et distribué un peu partout en Europe. Né en 2010, Irie Up compte à ce jour une dizaine de numéros. Présenté de façon très pro, imprimé en couleurs sur papier glacé, ce fanzine contient des informations sur la scène mondiale, puisqu’il propose des reportages sur les scènes sound system un peu partout dans le monde. Là encore, quelques grands noms ornent les sommaires du zine, puisqu’on y retrouve, entre autre, Zion Train, Brother Culture, King Shiloh, Jah Tubbys ou encore Martin Campbell.

Du côté de l’Angleterre cette fois, est apparu en 2007 Woofah. Plus axé sur la bass music (reggae, grime, dubstep) que sur les seules musiques jamaïcaines, ce petit fanzine imprimé dos carré arrivera tout de même à convaincre les amateurs de dub que vous êtes, avec des sommaires incluant Iration Steppas ou Dubkasm.

WHAT’S HAPPENING NOW ?

Suite à l’explosion du fanzine papier en France dans les années 80 et 90, ce média a commencé à se raréfier, beaucoup de titres passant sur la toile. A l’heure actuelle, quelques fanzines papier dédiés au reggae et au dub paraissent encore.

Du côté de Bordeaux, le fanzine I-Leaf (trois numéros à ce jour) se présente comme un comix et à ce titre il propose illustrations et bandes dessinées d’inspiration reggae. On y trouve également des traductions de chansons mises en BD, et le crew I-Leaf est également à l’origine d’une carte des sound systems, qui recense pour chaque région de France les différents sons présents.

Et pour finir, du côté de Nantes, le fanzine Uplift (trois numéros au compteur), sous une formule très pro, nous propose des numéros roots and culture dont les sommaires en feront saliver plus d’un : Aba Shanti-I, Cultural Warriors, Blackboard Jungle, King Shiloh, Burning Spear, Freddie McKay… La relève est assurée !

CONCLUSION & LIENS

Bien sûr, ce panorama est loin d’être exhaustif, mais il a le mérite de vous présenter un échantillon des fanzines dédiés aux musiques reggae et dub. Pour les curieux, sachez que des numéros des fanzines Reggae Remedy, l’Aire du Tant et Chéribibi, ainsi que l’intégrale de Num-R-iK et de Culture Dub sont disponibles, consultables et empruntables à la Fanzinothèque de Poitiers.

Pour ceux qui ne seraient pas sur place, sachez que les Num-R-iK et Culture Dub ont été intégralement numérisés, et sont donc lisibles en ligne sur le site de la Fanzinothèque (www.fanzino.org), et que les Reggae Remedy et l’Aire du tant devraient suivre. Étant sans nouvelles des fanzines Irie Up et Woofah, je vous redirige vers les liens des deux fanzines à priori encore en activité : uplift-reggaemag.fr pour Uplift, et Facebook pour I-Leaf. Sur ce, bonne lecture, et faites des zines !

Thomas « Num-R-iK » Bégeault